Du sexe, de la monogamie, et qui se lasse vraiment en premier

photo : @madbutt

Cet entretien avec Esther Perel, psychothérapeute spécialisée dans les relations de couple et le sexe a été publié sur le site Goop il y a deux jours, je l’ai traduit parce qu’il est extrêmement intéressant (soyez indulgents, je ne suis pas traductrice, c’est un métier, j’ai fait ce que j’ai pu). Par ailleurs, si tu es de nature curieuse et que tu as toujours voulu entendre ce que les couples disent en thérapie, écoute le podcast d’Esther Perel, « Where should we begin? », c’est instructif. Tu es un homme qui ne comprend rien aux femmes ? Une femme qui ne comprend rien aux hommes ? Cette lecture risque de t’aider grandement 🙂

Comment le désir est-il affecté par la façon dont les genres sont traditionnellement représentés ?

Une façon d’influencer le désir est d’institutionnaliser la relation. Ma réflexion à ce sujet est issue des recherches de ma collègue Marta Meana, docteur : Une fois que la relation est officialisée, les femmes ne se sentent plus animées par leur propre volonté mais celle dictée par la société. Maintenant qu’elle est mariée, voilà ce qu’on attend qu’elle fasse, voilà ce que le monde attend d’elle, voilà ce qu’une épouse devrait faire, voilà le devoir conjugal. Dès lors qu’elle officialise quelque chose qu’elle pensait lui appartenir, qui était à elle, qui était son choix, cela devient « ce que je suis censée faire » par rapport à « ce que je veux faire ». Elle perd l’activation de l’autonomie de sa volonté. L’autonomie de sa volonté est essentielle au désir, le désir lui appartient. Les gens peuvent être profondément attirés sans avoir de désir, on ne peut forcer personne au désir. Le désir est une motivation.

Autre facteur. En général, nous aimons penser que le désir des femmes est plus discriminatoire. Si une femme veut un homme, l’homme peut-être à peu près certain que c’est lui qu’elle veut. Mais si un homme veut une femme, elle veut la preuve que c’est bien elle et elle seule qu’il veut. Mais ce que nous n’admettons pas souvent c’est que la femme se lasse de la monogamie plus vite que l’homme. Les recherches montrent que les hommes restent beaucoup plus intéressés par une partenaire sur le plan sexuel, les changements étant plus progressifs. Les femmes ont tendance à se désintéresser plus rapidement et assez abruptement.

De manière très intéressante, les hommes engagés dans une relation sont souvent bien plus généreux. Ils apprécient réellement la qualité de l’excitation de leur partenaire. Les hommes engagés dans une relation parlent généralement du plaisir qu’ils prennent à voir leur partenaire prendre du plaisir. La qualité de leur expérience dépend de la qualité de son expérience à elle, la voir aimer ça, la voir en profiter. On entend rarement une femme dire « Ce qui m’excite le plus c’est de voir qu’il est à fond ». Ce qui l’excite le plus, c’est d’être à l’origine de l’excitation de l’homme. Le secret de la sexualité féminine c’est son caractère narcissique. C’est l’antidote au monde social de la femme, qui consiste tant à répondre aux besoins des autres. Pour pouvoir être sexuelle, ce qui veut dire être à l’intérieur de ses propres plaisirs, sensations, excitation et connexion, elle doit être capable de ne surtout pas penser aux autres. Penser aux autres l’amènera à sortir de son rôle de femme pour entrer dans celui de de mère, de celle qui prend soin des autres.

Une troisième facteur est la désexualisation des rôles. Les rôles qu’elle occupe (mère, soignante, à la tête des tâches ménagères) ne sont pas des rôles qui font appel à sa sexualité, à son sens du plaisir, ou à l’égoïsme inhérent au plaisir. Les femmes ont bien du mal à éprouver ce sentiment de plaisir dans le contexte d’autres relations et de la famille, comment se maintenir dans le contexte des autres.

Par tradition, nous avons interprété le désir d’une femme comme étant moindre, elle doit avoir moins d’intérêt pour le sexe. Mais non, c’est que la femme s’intéresse moins au sexe qu’elle peut avoir. Mettez cette femme avec une nouvelle personne, dans une nouvelle histoire, et soudain, elle n’a plus besoin de remplacer son rôle. Parce qu’elle s’intéresse à ce qu’elle est, ce qu’elle ressent, à la façon dont elle se regarde et dont elle pense, elle s’excite. Le désir n’a donc souvent rien à voir avec la sexualité, mais avec la critique intérieure, le manque de confiance en soi, la mauvaise image de son corps, etc, parce que le désir vous appartient.

De quoi les hommes ont-ils du mal à parler avec leurs partenaires féminines ?

Je pense que les hommes ont du mal à demander du soutien et de l’intimité. J’ai rencontré un homme il y a quelques jours qui est parti de rien et qui a beaucoup de succès. Il m’a décrit sa femme comme un bourreau de travail. Pas le genre à concéder qu’elle a fait du bon travail parce qu’on peut toujours faire mieux, ou faire plus, dans la recherche de perfection. Il m’a dit quelle formidable mère elle est et combien il l’aime. Puis il m’a parlé d’une année qui avait été particulièrement difficile pour lui, il a traversé une grave crise dans le cadre de son travail mais a réussi à s’en sortir. « Vous savez ce que je voulais vraiment ? » m’a t-il demandé. « Je voulais que ma femme passe une main sur mon épaule et dise « Bien joué, t’as tout donné ». J’avais besoin qu’elle soit tendre ». Je pense que les hommes veulent se sentir admirés, je pense que tout le monde veut être admiré, et sentir que les femmes sont fières d’eux. Beaucoup de femmes sont à l’aise avec l’autocritique, ce qui veut dire qu’elles sont aussi plus enclines à exprimer ce qu’elles n’aiment pas chez leur partenaire, au lieu de ce qu’elles apprécient. Les femmes doivent souvent être sur le point de perdre leur partenaire pour enfin leur dire tout ce qu’elles aiment chez eux. « J’ai besoin d’un endroit où je ne suis pas obligé d’être tout le temps à fond », continue-t-il. « Un endroit  où elle peut me dire à l’occasion « C’est bien, tu as fait ce qu’il faut ».

Pourquoi pensez-vous que certaines femmes trouvent compliqué de montrer leur compassion à leur partenaire masculin ?

Les femmes ont souvent peur de réconforter les hommes pour ne pas se retrouver à devoir les materner. Les hommes sont effrayés par les conflits des femmes, mais les femmes sont effrayées par les hommes qui s’effondrent, passant soudainement de l’homme au petit garçon au bébé. Les femmes pensent que les hommes sont plus fragiles, que si par malheur elles leur permettent de relâcher la tension, ils s’écroulent. Beaucoup de femmes n’ont pas confiance en la résilience émotionnelle des hommes. Elles pensent être supérieures dans ce domaine. Beaucoup de femmes ont également peur de ne plus pouvoir se reposer sur eux si jamais elles les adoucissent. Elles veulent fondamentalement que leur homme soit fort, parce que ça leur permet à elles de s’effondrer en cas de besoin. J’ai besoin de savoir que tu peux me prendre en charge et que tu es fort. Si tu n’es pas fort, je ne peux pas lâcher prise. C’est aussi juste dans le sexe qu’émotionnellement. Si/quand il s’adoucit pour une raison ou une autre, il y a une part d’elle qui est en colère. Au lieu d’être dans la compassion, elle se met en colère. C’est comme si l’homme jouait un rôle dans une pièce pour laquelle il n’a jamais auditionné. La femme a décidé sans le lui dire, et peut-être sans se l’avouer, de ce qu’elle avait besoin qu’il soit pour elle. Soit elle veut qu’il soit un vrai dur et l’imagine de cette façon ; elle ne lui donne pas la possibilité de ne pas être dur. Ou bien elle fait l’inverse et le castre, le rendant inoffensif : le gars sûr qui ne lui fera jamais de mal ; qui ne la quittera jamais, ne la trompera jamais, comme un adorable petit chiot. Puis elle dit  » pas intéressée ».

Qu’est-ce-qui se cache derrière cette coupure ?

Les hommes n’expliquent pas assez aux femmes que leur sexualité est liée à la qualité de la relation et dépend de leur état émotionnel, si un homme est anxieux ou dépressif, s’il a des difficultés avec son estime de soi, sa sexualité change. La peur du rejet et de ne pas être adapté, le besoin d’être à la hauteur, de savoir qu’il lui plaît et qu’elle s’intéresse à lui sont autant de qualités relationnelles importantes et extrêmement liées à la sexualité masculine. Les gens ont tendance à penser à la sexualité féminine comme quelque chose de très complexe tout en simplifiant à l’extrême la sexualité masculine. On suppose que les femmes veulent se connecter alors que les hommes veulent s’envoyer en l’air, l’idée étant que la femme a le monopole de l’intimité qu’elle comprendrait mieux. Ce sont des stéréotypes extrêmement genrés qui ne font du bien à personne mais ils sont assez tenaces. Bien qu’il y ait des différences entre les hommes et les femmes, je pense que nous tombons tous dans le spectre de très vieux stéréotypes et idées évolutionistes qui soutiennent certains stéréotypes même s’ils ne sont pas nécessairement justes : on dit aux femmes qu’il y a une forme d’expression pour la tristesse et la douleur, et dans le discours masculin, c’est plus acceptable d’être en colère ou de prétendre à l’autosuffisance. Nous prenons souvent ce genre de différence pour essentielle et innée, alors qu’elle est beaucoup plus culturelle ; puis nous trouvons toutes sortes de théories évolutionnistes et biologiques pour renforcer ce stéréotype.

Qu’en est-il des projections des hommes sur les femmes ?

Oh, oui, c’est l’égalité des chances. Nous sommes plus accoutumés aux projections des hommes sur les femmes que nous ne le sommes des femmes sur les hommes. Un exemple :

Si un homme considère une femme comme fragile, il peut l’aimer avec le sentiment que c’est une charge supplémentaire, il doit prendre soin d’elle. Il assume un rôle parental. C’est un piège, ou une façon que les relations deviennent parentales, et cela peut arriver avec n’importe quel genre. Il y a une longue histoire d’hommes qui désexualisent les femmes (le fameux complexe de la maman et la putain) et les mettent dans le rôle de la mère. Ou, à l’inverse, les hommes peuvent cataloguer une femme qui est très sexuelle comme quelqu’un qui ne restera pas avec eux, parce que leur estime de soi est alors remis en question : Suis-je assez ? Tout le monde joue à ces jeux : Si je ne suis pas assez, si je te dévalorise un peu, alors je deviens plus.

Les hommes ressentent-ils la même proportion de honte ou la honte est-elle typiquement quelque chose que les femmes ressentent à propos du sexe ?

La honte est généralisée et affecte les femmes comme les hommes. Je pense que la différence principale est que la honte d’une femme commence dès lors qu’elle revendique sa sexualité. Pour l’homme c’est à propos du genre de sexe qu’il prétend avoir. La honte pourrait être d’admettre que cela ne l’intéresse pas.

Tout le monde pense que les gens viennent en thérapie pour parler du manque de libido chez la femme, alors que la moitié du temps, c’est l’homme qui n’est plus intéressé. Mais c’est juste tellement plus accepté qu’une femme ne soit pas intéressée. Elle a la permission de ne pas vouloir, mais il n’a pas la permission de ne pas vouloir. Elle n’a pas la permission de revendiquer la sexualité, et il n’a pas la permission de revendiquer l’intimité. Chacun a reçu certaines permissions sur ce qu’il est autorisé à vouloir et sur ce qu’il n’est pas autorisé à vouloir. Mais je pense que les deux groupes reçoivent leur lot d’inhibitions, de honte, de culpabilité et de secrets.

Alors comment réparer ça ? Est-ce-que c’est en commençant à avoir une conversation ?

Oui, mais ce doit être un genre de conversation bien précis. Je pense que ce sujet est très chargé aujourd’hui. Aux Etats-Unis, la sexualité est regardée à travers le prisme de la morale et du puritanisme, L’Amérique est en guerre avec le concept de plaisir en général. Tous nos plaisirs sont liés au temps, à la discipline et au travail. Tout est question de contrôle. Mais la sexualité est à bien des égards une négociation avec notre capacité à s’abandonner, il s’agit de perdre le contrôle. C’est donc une question et une discussion plus larges encore.

La conversation porte moins sur ce qu’il faut faire et ce qu’il faut réparer, il faut d’abord changer le paysage et la façon dont on perçoit les choses. Ce n’est pas la première fois qu’on change le paysage, et ce qu’il est permis d’évoquer, et qui est autorisé dans quelle conversation. Quelles sont les conversations que les femmes sont autorisées à avoir, et quelles sont les conversations que les hommes sont autorisés à avoir ?

A l’heure actuelle, par exemple, les hommes sont autorisés à mentir en exagérant et en se vantant, et les femmes sont autorisées à mettre l’accent sur le renoncement à soi-même et en minimisant. C’est la règle de base qui entoure la sexualité ; les femmes sont passives de nature et les hommes actifs. Le jour où vous entrerez dans un vestiaire pour hommes et que vous les entendrez parler de comment leurs femmes leur sautent dessus alors qu’ils ne sont pas intéressés… ce sera une évolution.

5 commentaires

  1. Bien intéressant , merci pour cette traduction
    Arrêter de mettre des étiquettes sur les gens/genres et de les mettre dans des pots
    la vie de couple, la monogamie, le polyamour etc rien n’est bien ou mal, pour autant qu’il soit vécu dans la légèreté et la joie, autrement dit que cela ne crée pas plus de souffrance
    après il faut savoir casser les normes dominantes pour aller vers ce qui apporte la joie dans l’instant
    Concernant la vie de couple (je suis en couple depuis 45 ans !!!) cela ne peut continuer dans la joie et le désir que si on ne se considère pas (d’un côté comme del’autre) comme un « bien acquis » mais comme un être à rencontrer tous les jours. Une fois un ami de quelques dizaines d’années, m’a dit je te connais bien et pouvait répondre à ma place, je lui ai dit que cela me surprenait, car connaissant bien ma compagne, tous les jours je la redécouvre et ne peux pas me mettre à sa place. Souvent l’herbe paraît plus verte ailleurs, en couple on marche côte à côte et du coup on ne se voit plus, mais passe un être « désirable » on le voit tout de suite
    alors il me semble qu’il nous faut mettre de la distance entre soi pour avoir plus de désir et d’intimité
    chaleureusement
    Frédéric

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